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« L’excellence doit être la norme» : en Inde, la filière à succès des ingénieurs



Enquête

L’Inde a développé au fil des années une formation d’excellence pour les ingénieurs. Plusieurs d’entre eux accèdent aux plus hauts postes de la Silicon Valley, mais nombreux sont ceux qui préfèrent désormais rester dans leur pays.


  • Vanessa Dougnac, correspondante à Delhi (Inde),

  • le 06/02/2022


Au cœur de la capitale, le campus s’étend en un complexe large et aéré, ses pelouses nimbées du soleil d’hiver. Avec 10 000 étudiants qui y vivent en résidence pour la plupart, l’Institut indien de technologie (IIT) de Delhi est l’un des plus prestigieux du pays. Il est classé dans le peloton de tête de 23 instituts, rivalisant avec les IIT Madras, Bombay et Kanpur.

Depuis son bureau à la porte toujours ouverte, Sudipto Mukherjee, professeur au département de génie mécanique et depuis peu doyen de la faculté, sourit en contemplant ces lieux qu’il occupe depuis vingt-cinq ans. Il est fier de ce « modèle d’enseignement unique, indépendant, qui représente aussi une idée sociale », explique-t-il, préparant lui-même un café avec son mini-moulin à grains portatif. Lui croit « au potentiel de la technologie », tremplin vers la transformation sociale.

Crème de la crème, ces instituts sont des viviers d’ingénieurs anglophones de haut niveau, et mondialement convoités. Leur renom a été auréolé, en novembre 2021, par la nomination à la tête de Twitter de Parag Agrawal, âgé de 37 ans, produit de l’IIT Bombay. En tout, ils sont près d’un million de scientifiques et d’ingénieurs d’origine indienne à avoir été intégrés à l’élite américaine. Dans la Silicon Valley, on trouve aujourd’hui de nombreux PDG venus du sous-continent chez Google, Palo Alto Networks, Microsoft ou encore Adobe. Arvind Krishna, le dirigeant d’IBM, n’est autre qu’un camarade de promotion du professeur Sudipto Mukherjee, parti comme lui, en 1985, poursuivre ses études aux États-Unis. « Mais 85 % de mes camarades y sont restés », souligne-t-il.

L’examen « le plus difficile au monde »

Comment expliquer un tel succès ? Initialement, le réseau des IIT a été pensé par les colons britanniques puis réinventé dans les années 1950. Pour Sudipto Mukherjee, l’une des clés réside dans le fait que chacune de ces universités a été associée à une faculté occidentale : « Cela a créé une culture de la diversité et une fusion des approches académiques. »

À quoi il faut ajouter la rigueur et le travail. Dans un pays de 1,3 milliard d’habitants, plus d’un million de jeunes tentent chaque année le concours d’entrée du réseau des IIT, pour seulement 16 000 places. Pas d’entretien, mais un examen écrit, réputé « le plus difficile au monde », d’après Satya Chakravarthy, professeur à l’IIT Madras, pour qui « l’excellence doit être la norme » au quotidien.

Enfin, les Indiens évoluent dans un environnement compétitif et adverse, développant ainsi des qualités précieuses, en particulier un sens aigu de l’adaptation et de la gestion des problèmes. « Leur formation à l’IIT leur donne aussi confiance en eux et l’assurance que tout est à leur portée », assure Sudipto Mukherjee.

De nouvelles opportunités sur le marché indien

La fuite des cerveaux vers les États-Unis a battu son plein dans les années 1990. « Ce pays offrait évidemment des opportunités et une vie plus confortable, raconte Satya Chakravarthy, diplômé en ingénierie aérospatiale à l’IIT Madras. Mais, à partir de 2010, les IIT ont mis l’accent sur la recherche translationnelle, en développant des produits ayant une valeur immédiate pour la société. » Cette approche a ouvert un boulevard, en Inde, à la création massive de start-up et même de « licornes », ces entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars.

Conséquence : « Même si certains continuent à se laisser tenter, la tendance des ingénieurs partant à l’étranger ne prévaut plus depuis une dizaine d’années, résume le journaliste spécialisé Ashish K. Mishra. Car il y a à présent beaucoup d’opportunités sur le marché intérieur indien. » À l’IIT Delhi, seulement 5 % des diplômés ont choisi l’an dernier de partir à l’étranger. Même tendance à l’IIT Bombay, avec 110 étudiants candidats à l’expatriation, soit le chiffre le plus bas en cinq ans. « C’est la fin du rêve américain », affirme Sudipto Mukherjee de l’IIT Delhi, qui arbore des ouvrages de Descartes sur son bureau.

« Je n’ai pas encore décidé si j’allais revenir en Inde, confie ainsi Poorva Garg, actuellement en doctorat de sciences informatiques à Los Angeles. Cela dépendra des opportunités de carrière, et mon bonheur pèse aussi dans la balance. L’idée de rentrer en Inde me tente car j’aime la culture de mon pays. Mais aux États-Unis, le travail est beaucoup plus détendu et plus facile. » À l’inverse, cette autre étudiante rencontrée sur le campus de Delhi pense partir aux États-Unis une fois son diplôme de l’IIT en poche. « Il y a trop de harcèlement envers les femmes dans l’environnement professionnel indien. Je me sentirai plus en sécurité aux États-Unis, pour ma santé mentale », assure-t-elle.

Tendance à l’innovation technologique

Le succès des IIT a son revers : dans la foulée, tous les jeunes Indiens ont voulu devenir ingénieurs. Des universités privées ont vu le jour, pas toujours à la hauteur. En 2018, d’après les chiffres du gouvernement, la moitié des ingénieurs formés ne trouvait pas d’emploi en Inde, soit près de 1 million de diplômés.

Promesse d’avenir pour le pays et ses ingénieurs, l’écosystème des start-up continue à se développer en Inde, porté également par la campagne « Make in India » du gouvernement. « Ces start-up ont fait tout d’abord du “copier-coller” des modèles américains, basés sur l’e-commerce, mais en les adaptant aux particularités de la société indienne », souligne Satya Chakravarthy. Uber a ainsi donné Ola, Amazon a donné Flipkart, etc., avec un succès favorisé par la culture urbaine où les livraisons à domicile et autres services sont très répandus.

Au-delà, Satya Chakravarthy observe une nouvelle tendance axée sur l’innovation technologique, portée par la miniaturisation électronique. Il cite de nouvelles start-up qui fabriquent des avions électriques, ou encore des capteurs photographiques pour satellites. « Les étudiants commencent à monter ces start-up dès leurs études, explique Satya Chakravarthy. Notre IIT Madras compte près de 250 start-up de ce type, dans lesquelles s’impliquent une centaine d’enseignants. » Il en est persuadé, « dans dix ans, nous devancerons la technologie occidentale dans plusieurs secteurs ». Et les cerveaux indiens resteront davantage au pays. -------------------- Le champion mondial de l’informatique L’Inde se revendique comme « la plaque tournante des compétences numériques ». Le pays compte 4 millions d’informaticiens et le secteur génère 147 milliards de dollars de recettes d’exportation (2020). L’informatique représente 45 % des exportations indiennes de services et pèse 8 % du PIB national. Elle capte 55 % du marché mondial de l’externalisation des services informatiques. Les grands noms de l’informatique indienne sont les sociétés Infosys, Tata Consultancy Services ou Tech Mahindra. Outre Bangalore, Hyderabad ou Madras (Chennai) font partie des grandes capitales de l’informatique dans le pays. L’Inde devrait compter 900 millions d’internautes actifs d’ici à 2025, contre un peu plus de 750 millions en 2020.


Source : InvestinIndia.




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